I2) Bol Processor

Plus de 40 ans d’innovation en grammaires musicales

Et si la musique pouvait s’écrire comme un programme informatique ?

Où se situe cet article ?

Cet article fait partie de la série Introduction (I). Il présente le Bol Processor, système de grammaires musicales (systèmes de règles formelles appliquées à la composition) de Bernard Bel. La série L (L1) approfondit les concepts théoriques sous-jacents.


Cette question, Bernard Bel se l’est posée dans les années 1980. Sa réponse a donné naissance à un projet ambitieux d’informatique musicale : le Bol Processor.


Le contexte : quand l’informatique rencontre la musique indienne

Nous sommes en 1981. Bernard Bel, chercheur au CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique), travaille en Inde sur un projet inhabituel : documenter et analyser les traditions musicales du sous-continent indien.

À l’époque, la musique classique indienne pose un défi unique aux chercheurs occidentaux. Contrairement à la musique européenne avec ses partitions rigides, la musique indienne repose sur l’improvisation structurée. Un musicien ne « joue » pas une partition — il génère de la musique à partir de règles.

C’est cette observation qui va tout changer.

Le problème des tabla

Les tabla — ces tambours jumeaux emblématiques de la musique indienne — illustrent parfaitement le défi. Un joueur de tabla ne mémorise pas des séquences fixes. Il apprend des bols (syllabes rythmiques comme « dha », « ge », « na ») et des règles pour les combiner.

Par exemple :

  • « dha » suivi de « ge » peut devenir « dhage »
  • Certaines séquences peuvent être répétées 3 fois
  • D’autres peuvent être inversées

Comment documenter ça ? Une partition traditionnelle ne peut pas capturer ces règles de génération.


La solution : une grammaire formelle pour la musique

Bernard Bel a une intuition : si la musique indienne fonctionne comme un langage avec des règles de génération, pourquoi ne pas utiliser les outils de la linguistique formelle ?

En informatique et en linguistique, une grammaire formelle décrit comment construire des phrases valides à partir de règles. Par exemple :

 

PHRASE → SUJET VERBE COMPLEMENT
SUJET → "le chat" | "le chien"
VERBE → "mange" | "dort"

 

Cette grammaire peut générer « le chat mange » ou « le chien dort », mais jamais « mange le chat dort ».

Bel adapte ce concept à la musique :

 

S → A B A
A → dha ge na
B → ti ra ki ta

 

Cette grammaire musicale génère la séquence : « dha ge na ti ra ki ta dha ge na ».

Mais Bel va plus loin.


L’innovation BP3 : la polymétrie

La vraie innovation du Bol Processor (dont la version actuelle s’appelle BP3, pour Bol Processor 3) n’est pas d’appliquer des grammaires à la musique — d’autres l’avaient fait. C’est d’introduire la polymétrie dans la notation.

Qu’est-ce que la polymétrie ?

Imaginez jouer deux rythmes en même temps : un en 3 temps et un en 4 temps. C’est la polymétrie — des structures métriques différentes superposées.

En notation BP3, ça s’écrit :

 

{3, do re mi} {4, fa sol la si}

 

Ce qui signifie :

  • Premier groupe : 3 notes (do ré mi) occupant un certain espace temporel
  • Deuxième groupe : 4 notes (fa sol la si) occupant le même espace

Le résultat ? Les notes du premier groupe sont plus espacées que celles du second. Une notation élégante pour des structures rythmiques complexes.

Pourquoi c’est révolutionnaire

Les partitions occidentales peinent à représenter la polymétrie. Elles imposent une grille temporelle unique (4/4, 3/4, etc.). Changer de métrique nécessite un changement de signature.

BP3 permet d’écrire naturellement :

 

{7, phrase_indienne} {4, accompagnement_occidental}

 

Sept notes contre quatre, sans gymnastique notationelle.


Du CNRS au logiciel : l’histoire du Bol Processor

Les débuts (1981-1990)

Le premier Bol Processor (1981) était un programme académique sur Apple II, écrit pour documenter et générer des séquences de tabla. Avec l’arrivée du standard MIDI en 1983, les versions suivantes — sur Macintosh puis en version web — ont intégré la sortie MIDI (Musical Instrument Digital Interface, protocole standard de communication entre instruments numériques), puis Csound.

Bernard Bel publie ses travaux dans Computer Music Journal en 1998, établissant les fondements théoriques.

L’ère moderne (2020+)

Après des années de développement, le projet connaît un renouveau. Le site bolprocessor.org propose aujourd’hui une version web fonctionnelle, permettant à quiconque d’expérimenter avec les grammaires BP3.

La communauté reste modeste mais passionnée. Des musiciens, des chercheurs, des développeurs explorent les possibilités de cette notation unique.


Pourquoi ça compte aujourd’hui

Pour les musiciens

BP3 offre une façon différente de penser la composition. Au lieu d’écrire note par note, on définit des structures et des règles. La musique émerge de ces règles.

C’est particulièrement puissant pour :

  • La musique générative (qui évolue selon des règles)
  • La musique algorithmique (générée par des processus)
  • L’étude des traditions non-occidentales

Pour les chercheurs

BP3 est un pont entre musicologie et informatique. Il permet de formaliser des concepts musicaux souvent décrits de façon vague :

  • Qu’est-ce qu’une « phrase » musicale ?
  • Comment les motifs se répètent et varient ?
  • Comment différentes traditions structurent le temps ?

Pour les développeurs

BP3 est un DSL (Domain-Specific Language, langage dédié à un domaine particulier) élégant pour la musique. Ses concepts — grammaires, règles de production (instructions qui définissent comment transformer un symbole en séquence d’autres symboles), polymétrie — sont transposables à d’autres domaines.


L’héritage et l’avenir

Quarante ans après sa création, le Bol Processor reste unique. Aucun autre système ne combine :

  • Grammaires formelles pour la structure
  • Polymétrie native dans la notation
  • Support des traditions musicales diverses

Mais le projet a aussi des limites. BP3 génère du MIDI — un format de 1983. Il ne dialogue pas naturellement avec les outils modernes de synthèse et de live coding (programmation musicale en temps réel).

C’est précisément ce gap que nous explorons chez roomi-fields. Comment connecter la puissance expressive de BP3 aux environnements de synthèse contemporains ? Comment utiliser ses concepts de structure dans de nouveaux contextes ?

La suite dans nos prochains articles.


Pour aller plus loin

  • Site officiel : bolprocessor.org
  • Article fondateur : Bel, B. (1998). « Migrating Musical Concepts: An Overview of the Bol Processor ». Computer Music Journal, 22(2).

Dans cette série

  1. Bol Processor: 40 ans d’innovation ← vous êtes ici
  2. I3 — SuperCollider: le couteau suisse de la synthèse
  3. I1 — Pourquoi j’ai créé un pont entre deux mondes

Tutoriels :

  • Installer BP2SC en 5 minutes
  • Votre première grammaire BP3
  • Analyser un MIDI avec Structure Inference

roomi-fields explore l’intersection entre grammaires musicales formelles et synthèse modulaire.