I1) Pourquoi j’ai créé un pont entre deux mondes

Où se situe cet article ?

Cet article ouvre la série Introduction (I). Il présente la genèse du projet BP2SC (Bol Processor to SuperCollider, transpileur de grammaires BP3 vers du code SuperCollider) et fait le lien entre les présentations du I2 et de I3.


Le déclic

Ce sont les hasards de la vie, qui m’ont fait rencontrer Bernard Bel alors que j’étais en atelier de Yukido avec Andréine Bel, son épouse (en lien avec mes activités d’accompagnement thérapeutique). Nous avons très vite sympathisé, partageant une passion étrange pour les formalismes musicaux, la musique classique indienne, et les modes musicaux.
C’est donc tout naturellement qu’il m’a présenté le Bol Processor.

Voilà un système créé en 1981 qui résolvait élégamment des problèmes que j’avais esquissé en surface, celui de la grammaire formelle (un ensemble de règles qui décrivent comment construire des expressions valides dans un langage) permettant une expression musicale complexe.
Entrainant avec lui la formalisation de concepts comme la polymétrie (superposition de structures métriques différentes), les structures répétées avec variations et enfin, les grammaires comme outil de composition.

Mais quand j’ai voulu l’utiliser… frustration.

BP3 (Bol Processor 3, la version actuelle du logiciel) génère du MIDI (Musical Instrument Digital Interface, protocole standard de communication entre instruments numériques). Point. En 2024, je voulais du live coding (programmation musicale en temps réel devant un public), de la synthèse temps réel, de l’intégration avec mes outils. MIDI, c’est bien, mais c’est un format de 1983.

Le fossé entre la puissance conceptuelle de BP3 et sa sortie pratique me semblait trop limité.


Mon parcours (version courte)

Je ne suis pas musicologue — enfin, amateur éclairé. En réalité, je pourrais prétendre à différentes étiquettes, et avant tout celle de passionné : passionné par la musique, les systèmes, la complexité, l’humain, l’informatique.

DEA en réseaux dans les années 2000. Côté code, jamais de carrière officielle — mais vingt ans de pratique en amateur passionné : domotique, Arduino, scène warez et demomakers dans les années 90-2000. Le genre de parcours qui ne rentre pas dans un CV, mais qui forge une vraie culture technique.

Et depuis toujours, la musique. Synthétiseurs, production, expérimentations. Sans formation formelle, par passion et curiosité.

Ces deux mondes sont restés séparés longtemps. Jusqu’à ce que je réalise qu’ils pouvaient se rejoindre.


Le constat

BP3 : puissant mais isolé

Le Bol Processor est un bijou intellectuel. Sa notation polymetrique est élégante. Ses grammaires formelles permettent d’exprimer des structures que les partitions traditionnelles peinent à représenter.

Mais son écosystème est restreint :

  • Communauté modeste
  • Sortie MIDI uniquement
  • Pas d’intégration avec les outils modernes
  • Documentation dispersée

SuperCollider : flexible mais sans structure

SuperCollider est l’inverse. Écosystème riche, communauté active, possibilités infinies.

Mais écrire de la musique structurée en SuperCollider demande du travail. Les Patterns (système de séquençage par motifs de SuperCollider) sont puissants, mais vous devez construire votre propre architecture. Rien ne vous guide vers une organisation cohérente.

Beaucoup de code SuperCollider ressemble à ça : des bouts qui marchent, empilés sans vision d’ensemble.

Le pont manquant

Et si on pouvait :

  • Penser la structure en BP3 (grammaires, règles, polymétrie)
  • Réaliser le son en SuperCollider (synthèse, temps réel, live coding)

Pas juste convertir du MIDI. Vraiment préserver la structure, permettre la modification, garder la sémantique (le sens musical des constructions, pas seulement les notes).

C’est le pont que j’ai décidé de construire.


La philosophie

Formalisme ≠ rigidité

Il y a un malentendu courant : formaliser, c’est contraindre. Grammaires, règles, spécifications — ça semble rigide, académique, anti-créatif.

Je pense l’inverse.

Une grammaire ne vous dit pas quoi écrire. Elle vous donne un cadre pour explorer. Comme les règles d’un jeu permettent le jeu, les règles d’une grammaire permettent la musique.

BP3 ne compose pas à votre place. Il vous donne un langage pour exprimer vos idées structurelles. À vous de les remplir.

Structure = liberté

Paradoxe apparent : plus la structure est claire, plus vous êtes libre de la manipuler.

Une mélodie écrite note par note dans un séquenceur (logiciel d’enregistrement et d’édition musicale comme Ableton ou Logic) ? Modifier sa structure demande de tout refaire.

Une mélodie définie comme grammaire BP3 compilée vers SuperCollider ? Vous changez une règle, toute l’instance se met à jour.

La structure explicite est libératrice.

Le code comme partition

Je crois que le code peut être un médium musical.

Pas le code comme moyen technique, caché derrière une interface. Le code comme expression directe de l’intention musicale.

Quand j’écris :

 

S → INTRO COUPLET REFRAIN COUPLET REFRAIN OUTRO

 

Je ne programme pas. Je compose. Le code EST la partition.


Pourquoi maintenant

La maturité des outils

SuperCollider a 25 ans. music21 (bibliothèque Python pour l’analyse musicale) est solide. Les formats comme MusicXML (format ouvert de représentation de partitions en XML) sont stabilisés.

Les briques existent. Il fallait juste les assembler.

L’IA et la génération

Tout le monde parle d’IA générative. DALL-E pour les images, GPT pour le texte, et maintenant Suno ou Udio pour la musique.

Mais générer quoi ? Des suites de notes statistiquement plausibles ? Des morceaux qui « sonnent comme » sans comprendre pourquoi ?

Je pense que la vraie génération musicale passe par la structure. Pas « voici 100 notes qui sonnent comme du Bach » mais « voici une grammaire qui capture la logique de Bach ».

BP3 et les systèmes similaires sont plus pertinents que jamais — non pas pour remplacer l’IA, mais pour lui donner une colonne vertébrale structurelle.

Mon positionnement

Je ne suis pas dans un labo. Je n’ai pas de financement institutionnel. Mais j’ai :

  • Vingt ans de pratique technique en autodidacte
  • Un profil de musicien et de systémicien, avec une habitude de la complexité et de la transversalité
  • Une passion pour le sujet
  • Du temps à y consacrer

Parfois, les ponts sont construits par ceux qui se trouvent entre deux rives, pas par ceux qui habitent l’une ou l’autre.


Ce que BP2SC apporte

Pour les utilisateurs de BP3

Votre travail ne reste plus confiné au MIDI. Vos grammaires deviennent du code SuperCollider exécutable, modifiable, intégrable.

Vous pouvez :

  • Jouer vos compositions avec des synthétiseurs élaborés
  • Modifier des paramètres en temps réel
  • Intégrer BP3 dans des workflows de live coding

Pour les utilisateurs de SuperCollider

Vous gagnez un système de notation structuré. Au lieu de construire votre architecture de zéro, vous importez une grammaire.

La structure est explicite. Les motifs sont nommés. Les relations sont claires.

Pour les chercheurs

Un pont formellement spécifié entre deux systèmes. Testable, vérifiable, documenté.

Pas un hack qui marche sur deux exemples. Une traduction systématique avec 198 tests qui passent.


Ce qui reste à faire

BP2SC v1.0 fonctionne. Mais ce n’est qu’une étape.

L’inférence de structure

Et si on pouvait aller dans l’autre sens ? Prendre un fichier MIDI plat et en extraire une structure BP3 ?

C’est le problème sur lequel nous travaillons maintenant. Premiers résultats : 83% de succès sur nos tests.

L’écosystème

Un outil sans communauté est un outil mort. Nous préparons :

  • Documentation complète
  • Tutoriels accessibles
  • Exemples variés
  • Code open source

La suite…

Mais ça, c’est pour plus tard. Certains projets prennent du temps à mûrir.


Conclusion

J’ai créé ce pont parce qu’il me manquait. Parce que je voulais la rigueur de BP3 et la flexibilité de SuperCollider. Parce que je crois que formalisme et créativité ne s’opposent pas.

Si vous partagez cette vision, bienvenue. Les outils sont là. Le code sera bientôt public. La suite s’écrit ensemble.


Dans cette série

  1. I2 — Bol Processor: 40 ans d’innovation
  2. I3 — SuperCollider: le couteau suisse de la synthèse
  3. Pourquoi j’ai créé un pont entre deux mondes ← vous êtes ici

Tutoriels :

  • Installer BP2SC en 5 minutes
  • Votre première grammaire BP3
  • Analyser un MIDI avec Structure Inference

roomi-fields explore l’intersection entre grammaires musicales formelles et synthèse modulaire.